L'hermite
Nouvelle tirée de BoccaceDame Vénus, et dame Hypocrisie, Font quelquefois ensemble de bons coups; Tout homme est homme, les hermites sur tous; Ce que j'en dis, ce n'est point par envie. Avez-vous soeur, fille ou femme jolie, Gardez le froc; c'est un maître Gonin; Vous en tenez, s'il tombe sous sa main Belle qui soit quelque peu simple et neuve: Pour vous montrer que je ne parle en vain, Lisez ceci, je ne veux autre preuve. Un jeune hermite était tenu pour saint: On lui gardait place dans la Légende. L'homme de Dieu d'une corde était ceint, Pleine de noeuds; mais sous sa houppelande Logeait le coeur d'un dangereux paillard. Un chapelet pendait à sa ceinture Long d'une brasse, et gros outre mesure; Une clochette était de l'autre part. Au demeurant, il faisait le cafard, Se renfermait voyant une femelle, Dedans sa coque, et baissait la prunelle: Vous n'auriez dit qu'il eût mangé le lard. Un bourg était dedans son voisinage, Et dans ce bourg une veuve fort sage, Qui demeurait tout à l'extrémité. Elle n'avait pour tout bien qu'une fille, Jeune, ingénue, agréable, et gentille; Pucelle encor; mais, à la vérité, Moins par vertu que par simplicité; Peu d'entregent, beaucoup d'honnêteté; D'autre dot point, d'amants pas davantage. Du temps d'Adam, qu'on naissait tout vêtu, Je pense bien que la belle en eût eu, Car avec rien on montait un ménage: Il ne fallait matelas ni linceul: Même le lit n'était pas nécessaire. Ce temps n'est plus. Hymen qui marchait seul, Mène à présent à sa suite un notaire. L'anachorète, en quêtant par le bourg, Vit cette fille, et dit sous son capuce: Voici de quoi; si tu sais quelque tour, Il te le faut employer, frère Luce. Pas n'y manqua, voici comme il s'y prit. Elle logeait, comme j'ai déjà dit, Tout près des champs, dans une maisonnette, Dont la cloison par notre anachorète Etant percée aisément et sans bruit, Le compagnon, par une belle nuit (Belle, non pas, le vent et la tempête Favorisaient le dessein du galant) Une nuit donc, dans le pertuis mettant Un long cornet, tout du haut de la tête Il leur cria: Femmes, écoutez-moi. A cette voix, toutes pleines d'effroi, Se blottissant, l'une et l'autre est en transe. Il continue, et corne à toute outrance: Réveillez-vous créatures de Dieu, Toi femme veuve, et toi fille pucelle: Allez trouver mon serviteur fidèle L'hermite Luce, et partez de ce lieu Demain matin, sans le dire à personne; Car c'est ainsi que le Ciel vous l'ordonne. Ne craignez point, je conduirai vos pas, Luce est bénin. Toi veuve tu feras Que de ta fille il ait la compagnie; Car d'eux doit naître un pape, dont la vie Réformera tout le peuple chrétien. La chose fut tellement prononcée, Que dans le lit l'une et l'autre enfoncée, Ne laissa pas de l'entendre fort bien. La peur les tint un quart d'heure en silence. La fille enfin met le nez hors des draps, Et puis, tirant sa mère par le bras, Lui dit d'un ton tout rempli d'innocence: Mon Dieu! maman, y faudra-t-il aller? Ma compagnie? hélas! qu'en veut-il faire? Je ne sais pas comment il faut parler; Ma cousine Anne est bien mieux son affaire Et retiendrait bien mieux tous ses sermons. - Sotte, tais-toi, lui repartit la mère, C'est bien cela! va, va, pour ces leçons Il n'est besoin de tout l'esprit du monde: Dès la première, ou bien dès la seconde, Ta cousine Anne en saura moins que toi. - Oui? dit la fille, hé mon Dieu, menez-moi. Partons bientôt, nous reviendrons au gîte. - Tout doux, reprit la mère en souriant. Il ne faut pas que nous allions si vite; Car que sait-on? le diable est bien méchant, Et bien trompeur; Si c'était lui, ma fille, Qui fût venu pour nous tendre des lacs? As-tu pris garde? il parlait d'un ton cas, Comme je crois que parle la famille De Lucifer. Le fait mérite bien Que sans courir ni précipiter rien, Nous nous gardions de nous laisser surprendre. Si la frayeur t'avait fait mal entendre: Pour moi, j'avais l'esprit tout éperdu. - Non, non, maman, j'ai fort bien entendu, Dit la fillette. - Or bien, reprit la mère, Puisque ainsi va, mettons-nous en prière. Le lendemain, tout le jour se passa A raisonner, et par-ci, et par-là, Sur cette voix, et sur cette rencontre. La nuit venue, arrive le corneur; Il leur cria d'un ton à faire peur: Femme incrédule et qui vas à l'encontre Des volontés de Dieu ton créateur, Ne tarde plus, va-t'en trouver l'hermite, Ou tu mourras. La fillette reprit: Hé bien, maman! l'avais-je pas bien dit? Mon Dieu partons; allons rendre visite A l'homme saint; je crains tant votre mort Que j'y courrais, et tout de mon plus fort, S'il le fallait. - Allons donc, dit la mère. La belle mit son corset des bons jours, Son demi-ceint, ses pendants de velours, Sans se douter de ce qu'elle allait faire: Jeune fillette a toujours soin de plaire Notre cagot s'était mis aux aguets, Et par un trou qu'il avait fait exprès A sa cellule, il voulait que ces femmes Le pussent voir, comme un brave soldat Le fouet en main, toujours en un état De pénitence, et de tirer des flammes Quelque défunt puni pour ses méfaits, Faisant si bien, en frappant tout auprès, Qu'on crût ouïr cinquante disciplines. Il n'ouvrit pas à nos deux pèlerines Du premier coup, et pendant un moment Chacune peut l'entrevoir s'escrimant Du saint outil. Enfin, la porte s'ouvre, Mais ce ne fut d'un bon Miserere.
Le papelard contrefait l'étonné. Tout en tremblant, la veuve lui découvre, Non sans rougir, le cas comme il était. A six pas d'eux la fillette attendait Le résultat, qui fut que notre hermite Les renvoya, fit le bon hypocrite. Je crains, dit-il, les ruses du malin: Dispensez-moi, le sexe féminin Ne doit avoir en ma cellule entrée. Jamais de moi saint-père ne naîtra. La veuve dit, toute déconfortée: Jamais de vous? et pourquoi ne fera? Elle ne put en tirer autre chose. En s'en allant, la fillette disait: Hélas! maman, nos péchés en sont cause. La nuit revient, et l'une et l'autre était Au premier somme, alors que l'hypocrite Et son cornet font bruire la maison. Il leur cria, toujours du même ton: Retournez voir Luce le saint hermite. Je l'ai changé, retournez dès demain. Les voilà donc derechef en chemin. Pour ne tirer plus en long cette histoire, Il les reçut. La mère s'en alla, Seule, s'entend, la fille demeura, Tout doucement il vous l'apprivoisa, Lui prit d'abord son joli bras d'ivoire, Puis s'approcha, puis en vint au baiser, Puis aux beautés que l'on cache à la vue, Puis le galant vous la mit toute nue, Comme s'il eût voulu la baptiser. O papelards! qu'on se trompe à vos mines! Tant lui donna du retour de matines, Que maux de coeur vinrent premièrement, Et maux de coeur chassés, Dieu sait comment. En fin finale, une certaine enflure La contraignit d'allonger sa ceinture: Mais en cachette, et sans en avertir Le forge-pape, encore moins la mère. Elle craignait qu'on ne la fît partir: Le jeu d'amour commençait à lui plaire. Vous me direz: D'où lui vint tant d'esprit? D'où? de ce jeu, c'est l'arbre de science. Sept mois entiers la galande attendit; Elle allégua son peu d'expérience. Dès que la mère eut indice certain De sa grossesse, elle lui fit soudain Trousser bagage, et remercia l'hôte. Lui de sa part rendit grâce au Seigneur, Qui soulageait son pauvre serviteur. Puis, au départ, il leur dit que sans faute, Moyennant Dieu, l'enfant viendrait à bien. Gardez pourtant, dame, de faire rien Qui puisse nuire à votre géniture.
Ayez grand soin de cette créature, Car tout bonheur vous en arrivera. Vous régnerez, serez la signora, Ferez monter aux grandeurs tous les vôtres, Princes les uns et grands seigneurs les autres. Vos cousins ducs, cardinaux vos neveux: Places, châteaux, tant pour vous que pour eux, Ne manqueront en aucune manière, Non plus que l'eau qui coule en la rivière. Leur ayant fait cette prédiction, Il leur donna sa bénédiction. La signora, de retour chez sa mère, S'entretenait jour et nuit du saint-père, Préparait tout, lui faisait des béguins: Au demeurant prenait tous les matins La couple d'oeufs, attendait en liesse Ce qui viendrait d'une telle grossesse. Mais ce qui vint détruisit les châteaux, Fit avorter les mitres, les chapeaux, Et les grandeurs de toute la famille: La signora mit au monde une fille.

