Le psautier

Nonnes souffrez pour la dernière fois Qu'en ce recueil malgré moi je vous place. De vos bons tours les contes ne sont froids. Leur aventure a ne sais quelle grâce Qui n'est ailleurs: ils emportent les voix. Encore un donc, et puis c'en seront trois. Trois? je faux d'un; c'en seront au moins quatre. Comptons-les bien: Mazet le compagnon; L'abbesse ayant besoin d'un bon garçon Pour la guérir d'un mal opiniâtre; Ce conte-ci, qui n'est le moins fripon; Quant à soeur Jeanne ayant fait un poupon, Je ne tiens pas qu'il la faille rabattre. Les voilà tous: quatre c'est compte rond. Vous me direz: C'est une étrange affaire Que nous ayons tant de part en ceci. - Que voulez-vous? Je n'y saurais que faire; Ce n'est pas moi qui le souhaite ainsi. Si vous teniez toujours votre bréviaire, Vous n'auriez rien à démêler ici.

Mais ce n'est pas votre plus grand souci. Passons donc vite à la présente histoire. Dans un couvent de nonnes fréquentait Un jouvenceau friand, comme on peut croire De ces oiseaux. Telle pourtant prenait Goût à le voir, et des yeux le couvait, Lui souriait, faisait la complaisante, Et se disait sa très humble servante, Qui pour cela d'un seul point n'avançait. Le conte dit que léans il n'était Vieille ni jeune, à qui le personnage Ne fît songer quelque chose à part soi. Soupirs trottaient, bien voyait le pourquoi Sans qu'il s'en mît en peine davantage. Soeur Isabeau seule pour son usage Eut le galant: elle le méritait, Douce d'humeur, gentille de corsage, Et n'en étant qu'à son apprentissage, Belle de plus. Ainsi l'on l'enviait Pour deux raisons; son amant, et ses charmes. Dans ses amours chacune l'épiait: Nul bien sans mal, nul plaisir sans alarmes. Tant et si bien l'épièrent les soeurs, Qu'une nuit sombre et propre à ces douceurs Dont on confie aux ombres le mystère, En sa cellule on ouït certains mots, Certaine voix, enfin certains propos Qui n'étaient pas sans doute en son bréviaire. C'est le galant, ce dit-on, il est pris.

Et de courir; l'alarme est aux esprits; L'essaim frémit, sentinelle se pose. On va conter en triomphe la chose A mère abbesse; et, heurtant à grands coups, On lui cria: Madame, levez-vous; Soeur Isabelle a dans sa chambre un homme. Vous noterez que Madame n'était En oraison, ni ne prenait son somme: Trop bien alors dans son lit elle avait Messire Jean, curé du voisinage. Pour ne donner aux soeurs aucun ombrage, Elle se lève, en hâte, étourdiment, Cherche son voile, et malheureusement Dessous sa main tombe du personnage Le haut-de-chausse, assez bien ressemblant Pendant la nuit quand on n'est éclairée A certain voile aux nonnes familier, Nommé pour lors entre elles leur psautier. La voilà donc de grègues affublée. Ayant sur soi ce nouveau couvre-chef, Et s'étant fait raconter derechef Tout le catus, elle dit irritée: Voyez un peu la petite effrontée, Fille du diable, et qui nous gâtera Notre couvent; Si Dieu plaît, ne fera: S'il plaît à Dieu, bon ordre s'y mettra: Vous la verrez tantôt bien chapitrée. Chapitre donc, puisque chapitre y a, Fut assemblé. Mère abbesse, entourée De son sénat, fit venir Isabeau, Qui s'arrosait de pleurs tout le visage, Se souvenant qu'un maudit jouvenceau Venait d'en faire un différent usage. Quoi, dit l'abbesse, un homme dans ce lieu! Un tel scandale en la maison de Dieu! N'êtes-vous point morte de honte encore? Qui nous a fait recevoir parmi nous Cette voirie? Isabeau, savez-vous (Car désormais qu'ici l'on vous honore Du nom de soeur, ne le prétendez pas), Savez-vous dis-je à quoi dans un tel cas Notre institut condamne une méchante? Vous l'apprendrez devant qu'il soit demain. Parlez parlez.

Lors la pauvre nonnain, Qui jusque-là, confuse et repentante, N'osait branler, et la vue abaissoit, Lève les yeux, par bonheur aperçoit Le haut-de-chausse, à quoi toute la bande, Par un effet d'émotion trop grande, N'avoit pris garde, ainsi qu'on voit souvent. Ce fut hasard qu'Isabelle à l'instant S'en aperçut. Aussitôt la pauvrette Reprend courage, et dit tout doucement: Votre psautier a ne sais quoi qui pend; Raccommodez-le. Or c'était l'aiguillette. Assez souvent pour bouton l'on s'en sert. D'ailleurs ce voile avoit beaucoup de l'air D'un haut-de-chausse: et la jeune nonnette, Ayant l'idée encore fraîche des deux Ne s'y méprit: non pas que le messire Eût chausse faite ainsi qu'un amoureux: Mais à peu près; cela devait suffire. L'abbesse dit: Elle ose encore rire! Quelle insolence! Un péché si honteux Ne la rend pas plus humble et plus soumise! Veut-elle point que l'on la canonise? Laissez mon voile esprit de Lucifer; Songez songez, petit tison d'enfer, Comme on pourra raccommoder votre âme. Pas ne finit mère abbesse sa gamme Sans sermonner et tempêter beaucoup. Soeur Isabeau lui dit encore un coup: Raccommodez votre psautier, Madame. Tout le troupeau se met à regarder. Jeunes de rire, et vieilles de gronder. La voix manquant à notre sermonneuse, Qui, de son troc bien fâchée et honteuse, N'eut pas le mot à dire en ce moment, L'essaim fit voir par son bourdonnement, Combien roulaient de diverses pensées Dans les esprits. Enfin l'abbesse dit: Devant qu'on eût tant de voix ramassées, Il serait tard. Que chacune en son lit S'aille remettre.

A demain toute chose. Le lendemain ne fut tenu, pour cause, Aucun chapitre; et le jour ensuivant Tout aussi peu. Les sages du couvent Furent d'avis que l'on se devait taire; Car trop d'éclat eût pu nuire au troupeau. On n'en voulait à la pauvre Isabeau Que par envie: ainsi, n'ayant pu faire Qu'elle lâchât aux autres le morceau, Chaque nonnain, faute de jouvenceau, Songe à pourvoir d'ailleurs à son affaire. Les vieux amis reviennent de plus beau. Par préciput à notre belle on laisse Le jeune fils; le pasteur à l'abbesse; Et l'union alla jusques au point Qu'on en prêtait à qui n'en avait point.