On ne s'avise jamais de tout
Conte tiré des cent nouvelles nouvellesCertain jaloux, ne dormant que d'un oeil, Interdisait tout commerce à sa femme. Dans le dessein de prévenir la dame, Il avait fait un fort ample recueil De tous les tours que le sexe sait faire. Pauvre ignorant! comme si cette affaire N'était une hydre, à parler franchement. Il captivait sa femme cependant; De ses cheveux voulait savoir le nombre; La faisait suivre, à toute heure, en tous lieux, Par une vieille au corps tout rempli d'yeux, Qui la quittait aussi peu que son ombre. Ce fou tenait son recueil fort entier: Il le portait en guise de psautier, Croyant par là Cocuage hors de gamme. Un jour de fête, arrive que la dame En revenant de l'église passa Près d'un logis, d'où quelqu'un lui jeta Fort à propos plein un panier d'ordure. On s'excusa: la pauvre créature Toute vilaine entra dans le logis. Il lui fallut dépouiller ses habits. Elle envoya quérir une autre jupe, Dès en entrant, par cette douagna, Qui hors d'haleine à Monsieur raconta Tout l'accident. Foin! dit-il, celui-là N'est dans mon livre, et je suis pris pour dupe. Que le recueil au diable soit donné! Il disait bien; car on n'avait jeté Cette immondice, et la dame gâté, Qu'afin qu'elle eût quelque valable excuse Pour éloigner son dragon quelque temps. Un sien galant, ami de là dedans, Tout aussitôt profita de la ruse. Nous avons beau sur ce sexe avoir l'oeil: Ce n'est coup sûr encontre tous esclandres. Maris jaloux, brûlez votre recueil Sur ma parole, et faites-en des cendres.

