Le Serpent et la Lime


On conte qu'un serpent voisin d'un horloger

(C'étoit pour l'horloger un mauvais voisinage)

Entra dans sa boutique, et cherchant à manger,



N'y rencontra pour tout potage



Qu'une lime d'acier qu'il se mit à ronger.


Cette lime lui dit, sans se mettre en colère :


Pauvre ignorant, et que prétends-tu faire ?




Tu te prends à plus dur que toi,

Petit serpent à tête folle :


Plutôt que d'emporter de moi

Seulement le quart d'une obole,

Tu te romprois toutes les dents.


Je ne crains que celles du temps.




Ceci s'adresse à vous, esprits du dernier ordre,

Qui, n'étant bons à rien, cherchez sur tout à mordre,



Vous vous tourmentez vainement.




Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages



Sur tant de beaux ouvrages ?




Ils sont pour vous d'airain, d'acier, de diamant.




Jean de La Fontaine, Fable XVI, Livre V.