Un Fou et un Sage
Certain fou poursuivoit à coups de pierre un sage.
Le sage se retourne, et lui dit :
Mon ami,
C'est fort bien fait à toi, reçois cet écu-ci.
Tu fatigues assez pour gagner davantage ;
Toute peine, dit-on, est digne de loyer :
Vois cet homme qui passe, il a de quoi payer ;
Adresse-lui tes dons, ils auront leur salaire.
Amorcé par le gain, notre fou s'en va faire
Même insulte à l'autre bourgeois.
On ne le paya pas en argent cette fois.
Maint estafier accourt :
on vous happe notre homme,
On vous l'échine, on vous l'assomme.
Auprès des rois, il est de pareils fous ;
A vos dépens ils font rire le maître.
Pour réprimer leur babil, irez-vous
Les maltraiter ?
Vous n'êtes pas peut-être
Assez puissant.
Il faut les engager
A s'adresser à qui peut se venger.
Jean de La Fontaine, Fable XXII, Livre XII.