La statue

Quand l'Empire romain tomba désespéré,
- Car,
ô Rome,
l'abîme où Carthage a sombré Attendait que tu la suivisses!
- Quand,
n'ayant rien en lui de grand qu'il n'eût brisé,
Ce monde agonisa,
triste,
ayant épuisé Tous les Césars et tous les vices;
Quand il expira,
vide et riche comme Tyr;
Tas d'esclaves ayant pour gloire de sentir Le pied du maître sur leurs nuques;
Ivre de vin,
de sang et d'or;
continuant Caton par Tigellin,
l'astre par le néant,
Et les géants par les eunuques;
Ce fut un noir spectacle et dont on s'enfuyait.
Le pâle cénobite y songeait,
inquiet,
Dans les antres visionnaires;
Et,
pendant trois cents ans,
dans l'ombre on entendit Sur ce monde damné,
sur ce festin maudit,
Un écroulement de tonnerres.
Et Luxure,
Paresse,
Envie,
Orgie,
Orgueil,
Avarice et Colère,
au-dessus de ce deuil,
Planèrent avec des huées;
Et,
comme des éclairs sous le plafond des soirs,
Les glaives monstrueux des sept archanges noirs Flamboyèrent dans les nuées.
Juvénal,
qui peignit ce gouffre universel,
Est statue aujourd'hui;
la statue est de sel,
Seule sous le nocturne dôme;
Pas un arbre à ses pieds;
pas d'herbe et de rameaux;
Et dans son oeil sinistre on lit ces sombres mots:
Pour avoir regardé Sodôme.
Février 1843.